L'histoire a connu des tentatives de sortir de ce cercle vicieux. Après les révolutions et les bouleversements, la démocratie est née comme un compromis entre le pouvoir absolu et le chaos. L'idée était simple. Les citoyens délèguent l'autorité à des représentants élus pour une durée déterminée. Ces représentants se réunissent dans des parlements et donnent voix à la volonté de ceux qui les ont élus.
Le raisonnement paraissait solide. De vastes groupes de personnes ne peuvent prendre de décisions communes en criant sur les places. Il n'existait aucune technologie permettant la participation directe de millions de personnes à la prise de décision. La représentation semblait la seule issue.
Or, ce à quoi nous avons abouti, c'est la continuation du même vieux système qui dépossède chacun du pouvoir. Seulement, cela se produisait désormais volontairement, sans violence. Les citoyens ont cédé leur volonté et leur liberté, recevant en retour l'illusion de la participation : le droit, une fois tous les quelques années, de choisir qui déciderait à leur place.
La nature du pouvoir
Le pouvoir n'est pas seulement la capacité de contraindre. C'est un monopole sur la définition de la réalité. Celui qui détient le pouvoir décide pour tous les autres ce qui est juste et ce qui est injuste, ce qui est licite et ce qui est criminel. Les gens ne vivent pas simplement sous le contrôle du pouvoir. Ils vivent à l'intérieur d'une image du monde façonnée par le pouvoir.
La séparation du pouvoir en branches, les constitutions, les droits de l'homme - tout cela relève des tentatives du pouvoir de se limiter lui-même de l'intérieur, par un système de freins et de contrepoids.
Pourtant, la pratique montre à quel point ces mécanismes sont systématiquement inefficaces. La corruption aux plus hauts niveaux du pouvoir, les conflits d'intérêts, l'opacité de la prise de décision. Tout cela se reproduit dans les systèmes politiques, indépendamment de toute garantie institutionnelle formelle. Même dans les États dotés de traditions démocratiques mûres, le contrôle se resserre et les libertés civiles s'affaiblissent.
La démocratie s'est muée en un marché de l'influence. Les campagnes électorales exigent d'énormes ressources financières, accessibles principalement au capital des entreprises. Les structures de lobbying obtiennent un accès privilégié au processus législatif. Tout en conservant formellement le principe "une personne, une voix", le système fonctionne en réalité selon le principe "un dollar, une voix". C'est une conséquence de la manière dont la démocratie représentative est bâtie.
La dette publique comme indicateur systémique
Presque tous les États du monde ont accumulé une dette publique comparable, ou supérieure, à leur PIB annuel. Un paradoxe surgit : une institution créée pour gérer les ressources de la société dépense systématiquement plus qu'elle ne peut fournir.
Il n'existe aucune institution, internationale ou interne, habilitée à déclarer un État financièrement insolvable. La faillite, au sens où elle s'applique aux autres personnes juridiques, n'existe pas pour les États.
Les personnes qui n'ont pris aucune part aux décisions d'emprunter en paient les conséquences. Leurs enfants héritent de dettes qu'ils n'ont pas contribué à créer et auxquelles ils ne peuvent renoncer.
Une asymétrie de la responsabilité. Les systèmes juridiques sont bâtis sur le principe que la responsabilité est inéluctable. Les codes et les lois énoncent dans le plus grand détail les devoirs des citoyens et les sanctions de leur manquement. Le mécanisme de la responsabilité fonctionne sans faille dans un seul sens : du citoyen vers l'État.
Dans le sens inverse, ce mécanisme est absent. L'État ne rend pas compte à ses citoyens des causes et des conséquences de sa dette. Les citoyens n'ont aucun instrument juridique pour exiger une telle reddition de comptes ni pour contester les décisions d'emprunter.
Lors des crises systémiques - défauts, dévaluations, érosion de l'épargne - la responsabilité est imputée à des fonctionnaires particuliers, à des partis ou à des circonstances extérieures. L'État en tant qu'institution reste hors de portée de la responsabilité.
Le fardeau des conséquences retombe sur les seuls citoyens, par l'inflation, les impôts et les coupes dans leurs garanties. Et cela sans leur consentement et sans compensation.
Le récit défaitiste
La corruption, le crime organisé, l'inflation, l'inégalité économique, la polarisation sociale, la dégradation du système de santé, l'érosion de la justice, l'apathie politique des citoyens. Les guerres, la course aux armements, les crises économiques, l'incapacité de faire face aux menaces mondiales.
L'existence de ces problèmes n'est pas niée. Mais, au lieu de reconnaître une défaillance systémique, deux justifications sont avancées.
La première : il n'y a pas d'alternative. L'État sous sa forme actuelle est la seule manière possible d'organiser la société. La démocratie est imparfaite, mais l'humanité n'a rien inventé de mieux. Cette idée est répétée si souvent qu'elle est prise pour un axiome.
La seconde : l'être humain est corrompu par nature. Les gens sont égoïstes, agressifs, incapables de s'organiser. Sans contrôle extérieur, coercition et punition, ils se détruiront les uns les autres. Le pouvoir sur eux est donc un mal nécessaire.
Ces deux idées sont un mécanisme de défense du système. Elles rendent la critique vaine : pourquoi changer ce qui n'a pas d'alternative ? Pourquoi libérer ceux qui sont incapables de liberté ?
Ces deux idées sont réfutées par la pratique.
Le problème n'est pas la nature humaine. Le problème est que toute institution coupée de la participation directe des citoyens finit tôt ou tard par perdre le contact avec la réalité et par se détruire elle-même. Réformer un tel système de l'intérieur est extrêmement difficile, car il se reproduit à travers tout changement.